Quoiiii, t'as pas entendu parler de ces daronnes qui marchent sur des braises ?
Daronnes ballec, bananes Picard et réunification parisienne, quand la semaine a des allures de koh-Lanta.
Photo Cyril Jerusalmi
« Quoiiii ? T’as pas entendu parler des daronnes qui marchent sur des braises ? », me demande mon fils de 16 ans, comme si je n’avais que vaguement entendu parler de Zinedine Zidane. Bha non… (soit dit en passant, ce que ça peut être énervant ces gens qui POINTENT du doigt votre méconnaissance d’une tendance, fiérots, laissant durer ce temps suspendu durant lequel un public imaginaire contemple, navré, votre inculture notoire). Bref, si vous aussi êtes passés à côté de cette trend, petite explication. Sur les réseaux, depuis quelques semaines, des daronnes, donc (aka des femmes de plus de 35 ans avec ou sans sac à dos Cabaia selon leur degré de daronnitude) postent fièrement le clou d’un séminaire à 2000 € pour 4 jours s’achevant donc sur le parcours d’un champs de braises à plus de 1000°C, pieds nus, en forme de preuve à soi-même que les limites, c’est DANS LA TÊTE (moi je dis, celles du portefeuille, beaucoup moins, mais ça n’engage que moi).
“Rien ne me fait peur, et je suis enfin moi”
Comme toute trend, ces vidéos sont soumises à un cadre éditorial précis : tête haute, regard fier, et bande-son imposée, soit une version française du tube de Sia devenu : « Rien ne me fait peur, je me tiens devant toiiiiii, Rien ne me fait peur et je suis enfin moi hou haaaa ». Evidemment, le web (et mon fils) se gaussent devant ces pauvres quinquas débarquées sur Tik Tok, et les parodies pleuvent depuis (ce que la moquerie rend créatif tout de même…). En plein Parcoursup, j’avoue que celle-ci m’a bien plu :
Pas bêtes, les marques (comme Citroën ou Casto) ont vite creusé le sillon. Ne manquait plus au grand public qu’à avoir « la ref », et à nous autres, donc, de rejoindre le séminaire Spartacus aux dérives potentiellement sectaires. Perso, je vais poser quelques Legos au sol et marcher dessus sur du Theodora en buvant du vin blanc, ça devrait le faire.
Etre une “mère ballec”, “c’est ok”
En parlant de daronnes (décidément), vous vous souvenez de la tiger mum ? Mais si, cette mère méga stricte entièrement dévolue à l’avenir de ses enfants, lesquels n’auraient manifestement aucune chance de connaître la moindre bribe de bonheur sans être octolingue, pianiste professionnel, classé au tennis, végétalien et danseuse étoile avant la puberté. Je vous vois grimacer en mode « ah ouais, je l’ai… » Eh bien réjouissez-vous. La faute à Parcoursup ou pas, il paraîtrait que la mère parfaite ne serait plus, remplacée par sa version ballec, aka « la bêta mom » (que j’appellerais, perso, “la mère ballec”). Et pour prouver que sous ce lexique oral se cache de l’info de qualitay, quelques chiffres : si, en 2016, 1 mère sur 20 décrivait sa santé mentale comme mauvaise, en 2023, c’était 1 sur 12, soit quasi deux fois plus. Epuisée, dépitée par les hasards de la vie, sans compter le spectre de l’IA, qui font qu’on ne peut pas (et nooon) prévoir à coup sûr ce qu’il adviendra de son enfant, la Tiger a rendu les armes des diktats pour se tourner vers la disponibilité émotionnelle comme don à sa progéniture. Son credo ? « Le lâcher-prise », autrement appelé (ATTENTION TERME EXASPERANT DU MOMENT) le « c’est ok ». « Ne pas avoir envie de cuisiner ? C’est ok. Ne pas savoir ce qu’on fera cet été ? C’est ok. » Et marcher sur des braises, dis-moi, maman bêta, c’est quoi ?
C’est certainement très chaud, en tous cas, surtout en temps de canicule (non, je n’en parlerai pas, vu qu’elle est partie pour quelques jours, on reprendra ça la semaine pro). Peut-être est-ce cette même femme ballec qui a du coup troqué son Cabaia pour la banane Picard, l’objet du désir du moment. Imaginez, une banane déjà, c’est vraiment pratique. Une banane argentée, c’est même un peu cool. Mais une banane argentée isotherme à moins de dix euros ? Il n’en fallait pas moins à la marque préférée des Français pour être dévalisée. Résultat, sur les réseaux, ceux qui l’ont pavoisent, sur Vinted on la revend à prix d’or et moi, dès que je vois un Picard, je rentre dedans le coeur qui bat, je cherche sans trouver mais au moins, j’ai eu bien frais pendant quelques instants (non non, on n’en parle pas).
Ensuite, je monte sur un vélo. Est-ce que j’aurais eu l’idée, comme ce monsieur dont j’ai lu l’histoire dans Le Parisien, de l’attacher à la grille du métro près du Louvre en avril dernier ? Toujours est-il que, lorsqu’il est revenu, un essaim d’abeilles (15 000 !) avait élu domicile sous sa selle, si bien que la Ville de Paris a fait venir un spécialiste de la « cueillette d’essaims » (si vous non plus ne connaissiez pas cette profession, dites-vous qu’on est peu de choses face à Parcoursup) venu embarquer cette colonie rameutée par sa reine (admiration totale, soit dit en passant, pour une meuf seule capable de faire s’en déplacer 14 999 autres… ah mais si, on appelle ça une influenceuse en fait chus bête). Breeef, quelques mois plus tard, « L’Essaim du Louvre » est commercialisé en 300 pots collector. Et pour la petite histoire, le vélo centenaire de Jérôme (le monsieur) avait appartenu à son grand-père, dont il voit dans cette histoire comme un clin d’œil à son petit-fils à travers les ans.
Comme un air de France 98
Paris est pleine pleine pleine d’histoires de transmission. Et si nous crevons littéralement de chaud (non, on n’en parle pas), n’en déplaise à Yann Barthès, je constate avec une joie immense que cet épisode dantesque aura eu au moins un point positif : la grâce de nous réunir. Après les vagues de confinement, leurs impacts retentissants sur nos santés mentales, la construction de nos jeunes, grandis dans l’interdiction de se toucher, de danser (coucher ?) ensemble, de se réunir, quelle joie de voir ces photos dingues de quais de Seine où filles, femmes, hommes, jeunes, vieux, désaltèrent leurs corps épuisés de concert. La preuve que je ne suis pas la seule à voir dans ces images une forme de bonheur recouvré ? La nouvelle tendance don’t on est fiers : “In another life we are teenagers from France”, qui montre des bandes de copains sur les quais de Seine, à la Fête de la musique, et même des tutos pour apprendre à dire « c’est carré » (et ça l’est).
Photo Cyril Jerusalmi
Il y a dans ces images (ici, celles du photographe Cyril Jerusalmi, dont vous pouvez retrouver le travail sur son Insta) comme un air de France 98, de Libération, bref, de réconciliation. Alors oui, les motivations de ces réunions ne sont pas des plus gaies mais réjouissons-nous de ces étés retrouvés. Ceux des portables délaissés, des corps qui se découvrent, des plongeons pour impressionner, des discussions jusqu’à pas d’heures, des rencontres, des notes de musique qui s’envolent dans les cieux estivaux et des instants de grâce qu’on ne pourra jamais oublier.
Photo Cyril Jerusalmi
Chers abonnés premium, vous pouvez désormais ECOUTER cette newsletter si/quand vous n’avez ni le temps, ni l’envie de la lire. Débloquez la suite de l’article en indiquant vos identifiants, lancez le player et embarquez-moi dans vos oreilles pendant que vous marchez, cuisinez, faites ce que vous voulez (car vous êtes probablement une mère ballec).









