Faut-il encore envoyer des cartes postales ?
Aujourd’hui que mamie est partie, on retrouve la plage cochée de la côte basque dans une vieille boite de Traou Mad.
Tu viens écrire la carte pour mamie ? Jour 482 des grandes vacances, trois avant la rentrée, et cette phrase qui résonnait quotidiennement à la table familiale du soleil vient de se lever, c’est l’heure du petit-déjeuner, tandis que notre jus d’orange laissait sur le papier protecteur de ladite carte une énième marque témoin du temps passé à patienter.
Ouais, on avait la flemme d’écrire ces quelques mots griffonnés vite fait mal fait au dos d’un paysage de la côte basque, sur laquelle papa et maman avaient tracé une petite croix pour montrer à mamie où était notre maison. Ca nous passait bien au-dessus de la tête. La veille, on avait veillé dans la moiteur, attendant que les grands reviennent de leurs soirées qui nous faisaient fantasmer. Les filles mettaient des créoles et des débardeurs. Les cousins gominaient leurs cheveux avant de caler un cigarette derrière leurs oreilles et nous, on attendait ce futur fascinant où ce serait notre tour de boire trop de Malibu ananas et d’avoir sacrément la flemme d’écrire ces fichues cartes-postales parce qu’il ne fallait pas qu’une once de ce temps sucré-soleil des vacances ne nous échappe.
Aujourd’hui que mamie est partie, on retrouve la plage cochée de la côte basque délavée, cornée aux bordures, conservée comme une relique dans une vieille boite de Traou Mad avec les autres, celles de la colo et de cet été 82 où on en avait même envoyé deux. Il y est question de météo (un peu), de qualité des repas pris (beaucoup), des copines qu’on s’est faites et des monos qui sont sympas (ou pas). La boum, ce garçon qui nous obsède et nous fait tourner la tête chaque fois qu’on croise son regard, les coups de coeur et les coups de blues, on gardait ça pour notre copine Laurence, qu’on ne voyait pas pendant presque deux mois et ça faisait beaucoup alors elle aussi, on lui en postait une, pleine de messages codés pour que ni le facteur (horreur), ni ses parents (pire) ne lisent au plus profond de notre coeur d’été.
Et l’on comprend devant les reliques de mamie qui les conservait comme les plus précieux des talismans le ratio de “charge mentale” avec le plaisir du destinataire, totalement déséquilibré, aujourd’hui qu’on bondit d’ivresse quand notre ado daigne nous lâcher un like sur un texto.
Et si la carte postale n’avait pas dit son dernier mot ? Aujourd’hui que tout part à vau-l’eau, on vend encore chaque année 145 millions d’exemplaires (dont 80 % l’été) de ce format lancé en 1870. « En Normandie, quand y’a de la moule, on a la frite », « Le Périgord, c’est bon pour mon corps »... Guirlande de fesses en strings multicolores face aux cimes enneigées, marmotte rigolote, petit chat narquois sur panorama auvergnat, en 2026, ainsi continue-t-on de piocher dans ces cartes kitsch comme dans ses souvenirs, à l’ère des emojis bisous expédiés d’un coup de pouce sans y penser, des “bon anniversaire” écrits par le tel pour moitié, de la photo du petit dernier expédiée sans même regarder avec la certitude du devoir accompli (mmh).
Les adeptes de la slow life et autres nostalgiques de cet objet populaire ne s’y sont pas trompés, qui continuent d’élire parmi leurs centaines de contacts plus ou moins véritables ceux auxquels ils consacreront cet infime effort manuel au petit-déjeuner, à l’apéro, pendant la sieste lorsqu’il fera si chaud, entre deux parties de Skyjoe. Celui de choisir dans le présentoir la photo-souvenir qui ornera un frigo, servira de marque-page ou trônera sur une cheminée. Puis de “prendre la plume”, de coucher quelques mots badins ou très importants (pourquoi pas ?) qui resteront pour l’éternité. De coller ce fichu timbre parfois plus difficile à trouver qu’une chocolatine dans le Nord. D’emporter le divin sésame dans son sac de plage, de rando, de musée, de vélo et puis penser à la poster.
Chaque jour que Dieu fait, ils l’oublieront pourtant, planquée au milieu des grains de sable, des crèmes, des pelles, d’un bouquin iodé. Elle restera là malgré les grosses boîtes jaunes qu’on croise le nez au vent, une glace qui fond dans la main, l’autre qu’on a glissée dans celle d’un amoureux, d’un enfant parce qu’on profite, qu’on déconnecte qu’on reconstruit ces moments enfuis le reste de l’année.
Comme le nain d’Amélie Poulain, elle bourlingera parfois de spot en spot, de ville en ville, de train en train. Puis, elle rentrera avec nous, pauvre petite biarrote embarquée dans un voyage qu’elle n’avait pas envisagé. Alors, on la glissera quand même en rentrant au boulot parce que quand même, quoi, ça nous a pris du temps pfff.
Mamie sourira en la découvrant dans les prospectus, les publicités, les factures. Elle aimera la petite croix sur la maison. Ou même les guirlandes de strings parce qu’on aura interverti avec celle de tonton Ivan. Elle passera un doigt sur le texte qui aura bavé de l’eau de mer, d’un verre de jus d’orange oublié. Elle s’amusera du cachet de la poste faisant foi et puis elle la déposera au milieu des dessins d’enfants, des photos, des souvenirs. Et tout ça, ça valait bien cinq minutes au petit-déjeuner, pas vrai ?
Allez, il nous reste un mois.
Tous les looks de cette newsletter sont signés Maison 123.
L’ensemble rayé : chemisier manches longues à rayures en coton Dickinson et pantalon rayé droit en coton Louisette
Le jean (extraordinaire !) est le jean ballon Robinson









De derrière mon bureau parisien, je suis un instant transportée dans ces merveilleux souvenirs d'enfance. Je suis assise, entre les cahiers de vacances et le Tour de France en fond sonore, à écrire mes cartes, sur le bulgomme de la table (interdiction d'écrire directement sur la table, ça fait des marques).
Je revis cette bouffée nostalgique chaque fois que je plonge dans les boites de mes grands-mères ou les miennes où sont conservés tous ces trésors.
Merci <3