J’ai interviewé Lucile Quillet dans le cadre d’un dossier sur les femmes et l’argent pour Biba. Bien sûr, je n’ai pas tout y retranscrire. Pourtant, cet échange était passionnant et a radicalement changé ma vision d’un sujet qui m’ennuyait au plus haut point. Alors je vous la livre en intégralité parce qu’elle est riche (et vous, bientôt ?)
Adèle - Depuis plusieurs années, tu travailles sur le rapport des femmes à l’argent. Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’emparer de ce sujet, longtemps considéré comme très technique ou très tabou ?
LQ - Quand les femmes parlent de leurs inégalités, on ne les écoute pas. On pense que c’est un cas particulier. Pour écrire “Le prix à payer,” paru en 2021, l’idée était de parler de l’argent dans le couple et de tout ce que les femmes y perdent. Il faut connaître la valeur de certains renoncements pour ensuite mieux redistribuer au sein du couple. Parce que l’argent, c’est le langage que tout le monde connaît, que tout le monde comprend et que tout le monde écoute. Et lorsqu’on parle de l’argent des femmes, on parle de leur droit à l’individualité. A penser pour et par elles-mêmes dans leur intérêt individuel. Et on est dans une société qui repose beaucoup sur les dons individuels des femmes.
“L’argent, c’est le langage que tout le monde connaît, que tout le monde comprend et que tout le monde écoute.”
Il y a ce que je constate en tant que journaliste et c’est ce qui m’a mis sur la piste de ce sujet. Je fais aussi du coaching en vie professionnelle. Quand on parle de salaire, on constate certains biais, freins et idées reçues sur les femmes et l’argent qui font que c’est un grand tabou y compris au travail, un lieu censément froid et dénué d’affect.
Adèle - Notre rapport à l’argent est-il surtout une affaire de personnalité, d’éducation familiale ou de conditionnement social ? Qu’est-ce qui pèse le plus ?
LQ - On est dépendants de notre famille dans l’éducation à l’argent. Si on a des parents et grand-parents qui savent le gérer, il y a des conseils de transmission qui se passent. Si on est dans une famille où il y a eu des faillites, des divorces douloureux, ça conditionne un certain rapport à l’argent. Si c’est tabou, idem, on est conditionné par ça parce qu’il n’y a aucun autre endroit où on en parle spontanément. On ne va pas nous donner des cours de budget à l’école. Et puis, c’est très tabou en France entre amis, collègues… En famille, on passe moins les infos aux filles qu’aux fils. Ca crée des inégalités au sein de la famille.
Le livre Le genre du capital montre comment les soeurs sont lésées, comme les divorcées.
“Une “bonne femme hétéro”, c’est une femme gentille avec les autres, qui prend soin d’eux, soin d’elle mais pas une femme qui compte, sait faire du business et sait réclamer son dû.”
Et puis, la couche de stéréotypes liés aux femmes et l’argent est un magma solide. On dit que les femmes ne sont pas douées avec l’argent ou les chiffres, qu’elles ont un rapport irrationnel avec l’argent, qu’elles sont accro au shopping… c’est aussi une prérogative masculine. Une “bonne femme hétéro”, c’est une femme gentille avec les autres, qui prend soin d’eux, soin d’elle mais pas une femme qui compte, sait faire du business et sait réclamer son dû. Au contraire, les prérogatives pour un bon “homme”, c’est d’avoir du pouvoir, de l’autonomie, de gagner de l’argent. C’est ce qu’on attend des hommes, que ce soient eux les pourvoyeurs de fonds. Une est dans le don, l’autre dans l’acquisition, le pouvoir et l’argent. Ca crée énormément de tabous car on est encore dans l’idée que quand on aime, on ne compte pas. Et encore plus quand on est une femme amoureuse. Sinon on passe pour une femme intéressée, une michetonneuse. Au sein du couple, on jauge ainsi le degré d’amour au désintérêt pour l’argent. Ce qui est dommage parce qu’on peut être aimé pour qui on est tout en protégeant ses projets, ses besoins. Il y a encore beaucoup de chemin à faire et même au travail. Beaucoup n’osent pas demander d’augmentation de “peur” que leur patron croient qu’elles travaillent pour l’argent. Alors qu’on ne travaille pas QUE pour ça mais c’est important parce que ça vient mettre de la valeur sur ce que l’on fait. C’est en relation avec sa sécurité, ses projets et aussi sa motivation.
On n’est doublement pas incitées à briser ce carcan-là.
Beaucoup n’osent pas demander d’augmentation de “peur” que leur patron croient qu’elles travaillent pour l’argent.
Adèle - Quel est depuis LE constat qui t’a le plus frappée sur la façon dont les femmes vivent leur rapport à l’argent ?
Dans la suite de cet entretien réservé aux abonnés premium, Lucile Quillet nous explique comment reconnaître notre profil financier, négocier sans culpabiliser et apprendre enfin à défendre nos intérêts. Dans le couple comme au travail.
Parce que quand on aime, on compte. Et que ça n’empêche pas d’aimer.



